Conflit conjugal, une notion culturelle – part 1

Les violences conjugales sont des conflits conjugaux, c’est une opinion bien partagée par les Indonésiens. S’il existe le groupe polémique, il n’est que minoritaire. 

Il y a dix ans*, les Indonésiens ne connaissaient pas encore les « violences conjugales».  C’est la promulgation de l’UU PKDRT qui fit entrer ce mot dans la société indonésienne. Désormais, les victimes osent en parler, demander de l’aide, de porter plainte.

Une représentation émerge de notre besoin de transformer l’inconnu en ce qui est familier, déclare Moscovici (1988, p. 235). Les violences conjugales, c’est un phénomène existant depuis toujours mais on ne les a jamais nommées.

C’est une idée inconnue, étrange. Pour faire face à cette inconnue, selon Moscovici, on l’absorbe avec l’aide des représentations sociales préexistantes.

Les concepts, les croyances et les images avec qui on a déjà développé un lien familier contribuent à notre description et notre explication de cette nouvelle idée avant que tous cela ne soient unifiés dans une nouvelle représentation. 

Si on traduit l’expression française « violences conjugales » en indonésien, on obtiendra « kekerasan dalam rumah tangga ». Les Indonésiens préfèrent son abréviation : KDRT. Lorsqu’ils doivent nommer cette abréviation, la majorité d’eux disent « konflik » à la place de « kekerasan ».

Les deux mots commencent par la même lettre mais ils ont une signification très différente impactant fortement la prise en charge des violences conjugales en Indonésie. 

La présente étude éclaire ma conscience sur l’idée qu’effectivement les Indonésiens placent les violences conjugales dans un cadre de référence bien connu : les conflits conjugaux. Ainsi ne parle-t-on pas des violences conjugales en Indonésie mais des conflits conjugaux.  

Un couple en Indonésie et en France

Un conflit conjugal selon les sujets français et indonésiens est un problème de couple. Si on s’arrête à cette définition, il paraîtrait que la représentation du conflit conjugal convergent entre les français et les indonésiens. Mais qu’entend-on par la notion de couple ? 

Pour les sujets français, un couple est constitué par deux personnes vivant ensemble. Le fait que ses membres soient unis par le mariage ou non ne les concerne pas. Pour les Indonésiens, un couple est intrinsèquement lié au mariage ; deux personnes ayant un lien marital.

Apparemment, les Français et les Indonésiens ont une représentation divergente du couple. Ainsi parlerais-je d’abord du couple avant d’exposer la représentation du conflit conjugal.  

Le couple en Indonésie se fonde sur le lien marital. Le mariage est primordial car il symbolise le passage dans la vie d’adulte où les rapports sexuels seront légitimés par la société.

L’objectif du mariage est donc de légaliser les relations sexuelles dont le but est toujours la procréation. Cependant, le mariage aujourd’hui se fonde sur l’amour. Il faut noter le recul de plus en plus des mariages arrangés. 

Or, un dicton s’applique toujours jusqu’à ce jour: On se marie avec notre partenaire et aussi avec sa famille. C’est pour cela que l’accord des deux familles est obligatoire pour que deux personnes puissent se marier. La permission des deux parents est nécessaire.

Après s’être marié, la belle-famille s’implique beaucoup dans la relation conjugale surtout si on habite sous le même toit, ce qui est souvent le cas. 

La nature du couple indonésien est fusionnelle. D’après Citot (2000) cette nature implique le sacrifice théorique des deux partenaires. Toutefois, il en résulte concrètement que seule la femme paiera un lourd tribut en devant servir son mari en rognant sur sa propre volonté.

Il en est ainsi car la relation du couple indonésien se définit selon le rôle attribué à chacun. Ce rôle est déterminé selon le sexe. Il y a donc un rôle de mari et un rôle d’épouse. 

Le mari est toujours le chef de famille. Il a l’obligation de nourrir sa famille mais, en contrepartie, il dispose de l’autorité pour détenir le pouvoir décisionnel au sein de la famille. La femme, qu’elle travaille ou non d’ailleurs, revêt forcément le costume de la femme au foyer. Elle assiste au projet du mari en s’occupant de l’infrastructure matérielle (élever les enfants, tenir la maison, etc.). 

De ce fait, l’accomplissement individuel de son mari est rendu possible. Comme l’affirme Citot (p.91), l’’histoire du couple fusionnel est en effet l’histoire de l’homme. 

En France, la société a évolué. Pendant très longtemps, la société française partageait la même valeur que la société indonésienne à propos du mariage. Le mariage s’organisait selon les intérêts qui en découlaient. Les familles s’alliaient en mariant leurs enfants.

Depuis la fin du XVIIIème siècle, ce sont les conjoints qui se choisissent sur la base de sentiments réciproques (Citot, 2000). Depuis là, le couple s’autonomise par rapport à la famille. 

Aujourd’hui la France est même arrivée à l’époque où un mariage n’est plus obligatoire pour que deux personnes vivent ensemble. La cohabitation suffit. Le mot « maritalement » existe même pour se référer au couple vivant ensemble comme mari et épouse sans avoir un lien marital. L’objectif du mariage (d’une vie conjugale) s’est déplacé de la formation d’une famille vers la réalisation d’un épanouissement individuel (Heritier, 2005).  

Une vie de couple à l’heure actuelle devient l’instrument d’émancipation des individus vivant ensemble. Le couple se fonde sur le désir de la réalisation personnelle. Sa nature est le « duo », les deux sujets a priori égaux, reconnus l’un et l’autre comme tels. Selon Citot (2000), le mouvement féministe des années 60 qui revendique une égalité réelle contribue à ce changement. 

Aujourd’hui les deux partenaires poursuivent leur histoire partagée à travers une conversation qui devient le cœur de la relation (Cavell, in Hervé, 2012). Le rôle de l’homme et de la femme ne suit plus le rôle traditionnel. Les rôles devenus interchangeables, celle évolution poursuit l’androgynie psychologique.

Tableau 1 La représentation d’un couple 

IndonésieFrance
Le constituant Mari et femme (mariage est exigé)Deux personnes vivant ensemble (mariage n’est pas obligatoire)
Nature du coupleCouple fusionnel Couple duo
Objectif Légitimation des rapports sexuels, procréationEpanouissement individuel
Rôle de chacunBien défini selon la culture patriarcaleInterchangeable 
Intervention de famille / parentsDominanteMinimum  

* Cet article s’appuie sur un travail de thèse (les entretiens ont été effectués durant les années 2014-2015) sous la direction de JL Viaux, professeur émérite de psychopathologie et psychologie légale à l’Université de Rouen Normandie.

Nous avons interrogé 48 professionnels français et 76 professionnels indonésiens qui prennent en charge des affaires des violences conjugales dans chaque pays (forces de l’ordre, magistrats, avocats, psychologues, conseillers juridiques, et assistants sociaux).

J’assume toute la responsabilité des propos publiés ici.

Illustration : Sous la tonnelle de chèvrefeuille, un autoportrait réalisé en 1609 par le peintre flamand Pierre Paul Rubens avec sa femme Isabella Brant. Rubens a peint les symboles de l’amour et du mariage que sont le chèvrefeuille et le jardin, symboles traditionnels de l’Amour, et les personnages se tenant la main droite, allégorie de l’Union par le mariage (wikipedia.fr)

Texte revu par Arthur Varnier.

2 commentaires sur « Conflit conjugal, une notion culturelle – part 1 »

  1. Merci pour cet article qui compare la notion de couple et la façon d’appréhender les violences conjugales dans les sociétés indonésienne et française.
    La notion d’androgynat psychologique m’inquiète un peu dans les sociétés occidentales. Au risque de passer pour un affreux je pense qu’il faut faire une distinction entre l’égalité et la symétrie. L’égalité entre les hommes et les femmes implique que chacun soit traité de la même façon : absence de violence réciproque, égalité de salaire, droit de vote,… la symétrie consiste à considérer qu’il n’existe pas de différence entre les hommes et les femmes si ce n’est culturelle, inculquée par la société. C’est en fait l’androgynat psychologique. Comment imaginer que les différence physiologiques de tous ordres ne conditionne pas des natures différentes en matière principalement du rapport à l’enfant. Cela ne veut pas dire que l’un est supérieur à l’autre mais que l’homme et la femmes ne ressentent pas les choses de façon identique. Et c’est très bien, ils se complètent. Il faut travailler à ce que ce complémnt se passe de façon harmonieuse et heureuse, qu’une femme puisse s’épanouir en tant que femme et un homme en tant qu’homme. Je suis convaicu que nier les différences ne conduira au bonheur de personne. Viser l’épanouissement passe par assumer les différences et réaliser qu’elles sont la clé de l’harmonie.
    Je suis bien sûr d’accord avec vous sur la nécessité de lutter contre les violences conjugales et employer un vocabulaire qui exprime la gravité des faits.
    Amicalement
    Joël

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    1. Bonjour Joël,

      Merci pour votre commentaire.

      Dans cet article, je n’ai présenté que les données, les résultats d’entretiens des sujets interrogés. J’ai essayé de décrire la relation de couple selon les français et les indonésiens de ce qu’ils m’ont dit.

      L’une des raisons qui pourrait expliquer pourquoi les professionnels français parlaient de l’androgynie psychologique était qu’ils savaient que j’avais fait une étude de comparaison entre l’Indonésie et la France. Probablement, cela les a conduit à accentuer davantage la différence entre les deux sociétés (que la relation du couple dans la société française n’est pas comme dans la société indonésienne).

      Moi même, personnellement, je ne voie pas l’androgynie psychologique comme vous la voyez. Je pense que il y a les caractères dits masculins et féminins dans chacun de nous, quelque soit notre sexe. Si aujourd’hui on dit que ce sont les caractères masculins et féminins, c’est parce qu’effectivement, c’est une construction sociétale par rapport au genre.

      Par rapport aux sexes et genres, j’avoue que j’aime beaucoup l’idée de la déconstruction et la reconstruction 😊 Je me demande si on applique la méthode d’inversion comme faisait Poullain de la Barre, les caractères dits masculins et féminins seront-ils toujours pareils qu’aujourd’hui?

      Par contre, je trouve que votre avis est proche du féminisme différentialiste, que j’adopte actuellement en attendant que l’on parvienne à déconstruire la masculinité et la féminité 🤩🤩

      Amicalement,
      Ester

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