Les Sino-Indonésiens, victimes de la discrimination

Depuis très longtemps, en Indonésie, on connaît la séparation entre pribumi (autochtones) et non pribumi (allochtones). Même s’il y a des indonésiens dont les parents ou grands-parents sont Arabes, Indiens et occidentaux, le mot allochtone ne s’attache qu’aux Sino-Indonésiens. Donc, lorsqu’on dit « allochtone », on sait bien qu’il s’agit d’eux. 

C’est la politique de l’Etat qui sépare les autochtones et les Sino-Indonésiens depuis la colonisation hollandaise. Le parlement néerlandais donna le monopole des activités commerciales et coloniales en Indonésie à la Verenigde Oost Indische Compagnie (Compagnie des Indes Orientales), abrégée en VOC. 

La VOC divisa les habitants en trois groupes raciaux ayant des privilèges et des droits différents : les Européens au niveau le plus haut, les étrangers orientaux en particulier les immigrants chinois et leurs descendants (les Sino-Indonésiens) au milieu et les autochtones au niveau plus bas.

C’était le commencement des stéréotypes des Sino-Indonésiens comme un groupe homogène et exclusif.

En plus, un sous-groupe de Sino-Indonésiens reçut des privilèges pour monopoliser les commerces profitables. Des 130 usines de sucre, 125 leur appartinrent. Cela contribua à la formation de stéréotype de leur groupe dominant l’économie. Pourtant, ce fut toujours le gouvernement hollandais qui tira profit en les obligeant à vendre le sucre exclusivement au gouvernement hollandais. 

Cependant, lorsque la population sino-indonésienne augmenta et que sa condition économique s’améliora, la VOC la maltraita. Celle-ci imposa le permis de séjour pour les Sino-Indonésiens. Ceux qui ne l’avaient pas (il coûtait très cher) étaient emprisonnés. En plus, la VOC leur extorqua de l’argent. Jour après jour, les Sino-Indonésiens devinrent pauvres, même ceux qui étaient propriétaires d’une usine devinrent ouvriers.

Au début d’octobre 1740, un groupe d’ouvriers sino-indonésiens se révolta ; ils tuèrent 50 hollandais et en représailles, plus de 10000 Sino-Indonésiens furent massacrés par les troupes de la VOC et aussi par les autochtones. Cette tragédie, connue comme Geger Pacinan, se déroula du 9 au 22 octobre 1740. Il n’y eut qu’environ 3000 Sino-Indonésiens survivants dans cette tragédie. 

Toutefois, après la tragédie, la VOC réalisa qu’elle avait encore besoin de Sino-Indonésiens pour la durabilité économique. Elle permit donc aux survivants de continuer à vivre en Indonésie et d’y faire des activités commerciales.

Cependant, elle eut peur que la puissance économique des Sino-Indonésiens mette en danger la position du monopole de ses commerces. Elle surveilla donc toutes leurs activités. Elle employa un règlement Wijkenstelsel qui centralisa les Sino-Indonésiens dans un quartier avec l’obligation absolue d’y habiter.

Ce règlement fut complété par l’obligation pour eux d’avoir un permis pour se déplacer dans une autre ville (Passenstelsel). Ces deux règlements furent imposés pour faciliter leur surveillance et pour les isoler afin d’éviter toute assimilation avec les autochtones.

C’est la stratégie de la VOC pour empêcher le nationalisme entre les Sino-Indonésiens et les autochtones pour que les deux ne se réunissent pas pour se battre contre elle. Avec toute cette politique, la VOC réussit à créer l’image exclusive de Sino-Indonésiens qui entraîna graduellement la haine chez les autochtones pour cette ethnie (Wijayakusuma, 2005). 

Après l’indépendance, en raison de la peur de la menace du gouvernement hollandais et de la collaboration politique avec la République populaire de chine, la nationalité indonésienne des Sino-Indonésiens était toujours en question.

En 1946, la première loi sur la nationalité obligea les Sino-Indonésiens de choisir entre le refus ou l’acceptation de la nationalité indonésienne. S’ils ne se présentaient pas au tribunal dans les deux années suivant la promulgation de cette loi, cela signifiait qu’ils acceptaient la nationalité indonésienne.

Cependant, en 1955, le gouvernement indonésien signa l’accord de la double nationalité avec la République populaire de chine. Cette double nationalité n’était pas tout à fait la double nationalité. Après la signature de l’accord, le gouvernement indonésien obligea les Sino-Indonésiens de choisir : se présenter au tribunal pour maintenir la nationalité indonésienne ou à l’ambassade de la République populaire de chine pour avoir le passeport.

Toutefois, en raison de l’ignorance à cause du manque de la sensibilisation de ce nouveau règlement, beaucoup de Sino-Indonésiens ne se présentèrent pas au tribunal ni à l’ambassade. Ils devinrent donc sans aucune nationalité.

2/3 de Sino-Indonésiens qui demandèrent le passeport pour aller en République populaire de chine devinrent aussi sans identité nationale lorsque le bateau qui aurait dû les y amener ne pouvait pas les transporter.

N’ayant aucune nationalité, ils vécurent donc dans la peur surtout parce que la date limite pour se présenter au tribunal était déjà prescrite. Ils n’eurent pas le courage d’aller au tribunal ; le problème de leur nationalité et celle de leur descendant reste insolvable à ce jour. 

La condition de Sino-Indonésiens pendant le gouvernement de Sukarno s’empira après le règlement gouvernemental n° 10 du 16 novembre 1959. Ce règlement interdit les Sino-Indonésiens de vendre à l’unité dehors le capital de la région et du département. 

Cependant, ce fut sous le gouvernement du président Suharto qu’on trouve la discrimination la plus cruelle envers les Sino-Indonésiens. Ils ont perdu leur droit d’expression depuis l’instruction présidentielle n° 14 en 1967.

Cette dernière leur interdit de manifester toute activité culturelle, traditionnelle et religieuse. Ils pouvaient le faire personnellement ou intérieurement dans le contexte familial.

Les Sino-Indonésiens ont été empêchés de déclarer le confucianisme comme leur religion. Ils devaient donc choisir parmi les autres 5 religions reconnues par l’Etat pour leur carte d’identité. La majorité d’entre eux a choisi le Christianisme et le Bouddhisme, les religions identiques aux Sino-Indonésiens jusqu’à aujourd’hui. 

Suharto interdit également la publication des journaux chinois en 1967 et  l’utilisation des alphabets chinois en 1978. Cette dernière interdiction obligea les Sino-Indonésiens à changer leur nom chinois en nom indonésien.

En 1967, Suharto ferma aussi toutes les écoles chinoises. D’un autre côté, il limita le nombre de Sino-Indonésiens pour entrer dans l’école publique. En général, il n’y eut qu’un élève Sino-Indonésien dans une classe de l’école primaire, du collège et du lycée et un étudiant sino-indonésien parmi 1000 autochtones dans l’université publique.

Il était aussi très difficile pour les Sino-Indonésiens d’avoir accès à la fonction publique ou à la politique. 

La discrimination la plus radicale faite par le gouvernement Suharto fut en 1978 par la promulgation de la loi sur la nationalité de la République d’Indonésie (la loi n° 62). Cette loi obligea les sino-indonésiens à avoir l’attestation, appelée Surat Bukti Kewarganegaraan Republik Indonesia, qui prouve leur nationalité indonésienne afin de leur permettre d’avoir le titre de séjour et de faire tout ce qui concerne l’administration (école, mariage…).

Cette attestation les plaça en statut légal discutable de la nationalité indonésienne. De plus, les démarches administratives pour obtenir cette attestation étaient compliquées et coûtaient très cher. Dans un nombre de cas, les officiers administratifs profitèrent de leur ignorance pour augmenter le prix.  

Suharto contraignit les Sino-Indonésiens dans les domaines culturel et politique. D’un autre côté il les privilégia en leur donnant des droits spéciaux pour développer l’économie indonésienne. Les entrepreneurs sino-indonésiens devinrent très riches et ce groupe créa donc l’image que les Sino-Indonésiens sont exclusifs et riches. Ainsi suscita-t-elle la jalousie chez les autochtones. Ils sont même considérés comme le groupe ethnique entraînant la pauvreté chez les autochtones.  

Cette image de Sino-Indonésiens conduisit les officiers administratifs à demander de l’argent pour toutes les démarches administratives gratuites. Les policiers et les acteurs de la justice profitent aussi des Sino-Indonésiens.

Tout cela forme un cercle vicieux : les Sino-Indonésiens travaillent plus pour gagner de l’argent, ce qui leur permet de payer toutes les démarches administratives nécessaires. Parce qu’ils peuvent toujours payer quel que soit le prix imposé, l’image que les Sino Indonésiens sont riches se perpétue.

Pourtant, les Sino-Indonésiens vivant au-dessous du seuil de pauvreté sont très nombreux. Ils doivent s’endetter pour pouvoir payer toutes ces administrations. 

La jalousie refoulée, latente, mais accumulée chez les autochtones explose facilement lors d’un petit incident. Les Sino-Indonésiens ont souvent été massacrés même avant la proclamation de l’indépendance de la République de l’Indonésie.

On n’oubliera jamais la tragédie de Geger Pacinan discutée précédemment et le massacre de Sino-Indonésiens pendant la guerre du Java (1825 – 1930).

Après l’indépendance, lors du massacre de 1965, bien que le Partai Komunis Indonesia (Parti Communiste Indonésien) et ses sympathisants soient les principales victimes de la terreur, les Sino-Indonésiens furent aussi massacrés. Même jusqu’en 1968, les Sino-Indonésiens furent arrêtés, leur magasin et leur maison détruits et les femmes violées.

Si ce massacre marqua le début du gouvernement Suharto, il se répéta lors de sa chute les 13-14 mai 1998. Cette émeute anti sino-indonésienne la plus brutale de l’histoire de la République d’Indonésie a été commencée à Jakarta puis des émeutes similaires éclatèrent dans d’autres grandes villes.

Cette fois-ci, beaucoup de Sino-Indonésiens blessés physiquement et psychologiquement quittèrent l’Indonésie déçus, furieux et dans la peur.  

Les Sino-Indonésiens sont toujours victimes des émeutes même si ce qui les provoque n’est pas une raison ethnique. Ils doivent faire attention à ce qu’ils disent et à ce qu’ils font. Si cela ne plait pas aux Indonésiens, une bagarre finissant en émeute peut-être déclenchée partout. Voici quelques exemples :  

  • Le 10 mai 1963, une émeute anti sino-indonésienne commença par une bagarre entre un étudiant sundanais et un étudiant sino-indonésien à Bandung,  à l’ouest de Java. Elle sema aux autres villes dans le centre du Java et Sumatra. 
  • Le 31 décembre 1972, une dispute éclata entre les Indonésiens d’origine arabe et les Sino-indonésiens lors d’un enterrement et finit par le meurtre d’un Sino-indonésien. 
  • Le 27 juin 1973, les magasins des Sino-indonésiens à Palu, au nord de Sulawesi, furent saccagés en raison de l’utilisation d’un papier d’emballage avec une calligraphie arabe.  
  • Le 5 août 1973, une émeute fut déclenchée à Bandung, à l’ouest de Java, par l’effleurement d’un charriot sundanais avec une voiture sino-indonésienne.  
  • En avril 1980 à Ujungpandang (aujourd’hui Makassar), une femme de ménage décéda à la suite d’une violence avec son patron sino-indonésien, dit-on. Une émeute explosa, des centaines de maisons et de magasins sino-indonésiens furent endommagés.    
  • Le 12 avril 1980, un groupe d’étudiants à moto circula autour de la ville en criant « anti Sino-indonésiens ». Cette émeute à Medan, au nord du Sumatra, commença par une bagarre. 
  • Le 20 novembre 1980, une dispute entre deux étudiants javanais et sino-indonésien, à Solo, dégénéra en actes de vandalisme et en incendies des magasins sino-indonésiens qui se propagèrent aux autres villes du centre de Java. 
  • En septembre 1986, une femme de ménage maltraitée par son patron sino-indonésien à Surabaya, à l’est de Java, fut la cause de la rage des peuples autochtones qui détruisirent les magasins et les voitures des Sino-Indonésiens. 
  • Le 24 novembre 1995, Yoe Sing Yung, un sino-indonésien schizophrénique déchira le Coran. Les habitants de Pekalongan, une ville au centre de Java, se mirent en colère et détruisirent les magasins sino-indonésiens.  
  • Le 14 janvier 1996, la population déçue de ne pas pouvoir acheter un ticket pour le concert d’Iwan Fals, musicien très connu en Indonésie, saccagea les magasins sino-indonésiens. 
  • Le 30 janvier  1997, une dispute éclata entre un musulman et un sino-indonésien car ce dernier dérangé pendant son sommeil par l’appel à la prière à l’aube porta plainte. Cette dispute amena la ville de Rengasdengklok, à l’ouest de Java, à détruire les maisons et les magasins sino-indonésiens. 
  • Le 15 septembre 1997, un sino-indonésien schizophrénique entailla un autochtone à Makassar. Une émeute explosa dans cette ville entraînant la destruction des maisons et des magasins sino-indonésiens. 

Toujours victimes de discrimination, les Sino-Indonésiens développent donc le stéréotype, le préjugé et l’antipathie aux autochtones. Pourtant tous les autochtones ne sont ni brutaux ni opposés aux Sino-Indonésiens. Beaucoup de Sino-Indonésiens sauvés par des autochtones lors des émeutes en témoignent en raison d’une harmonie possible entre les ethnies. 

Cet espoir se renforce par la politique du gouvernement post-Suharto. Le président Habibie permit l’enseignement du mandarin ; une politique qui ressuscita l’école de langue mandarine partout. Il annonça par l’instruction présidentielle n° 26 en 1998  l’arrêt de l’utilisation des termes « autochtone » et « allochtone ».

Un an plus tard, par l’instruction présidentielle n° 4 sur la mise en œuvre de la décision du président n° 56 en 1996, les Sino-Indonésiens n’eurent plus besoin de montrer leur attestation prouvant leur nationalité indonésienne. En effet, avant sa chute, le président Suharto prit cette décision. Cependant, personne ne la connait car il n’y eut pas de sensibilisation de cette décision.

Depuis l’annonce d’Habibie, soutenu par la situation politique en ce moment-là, les Sino-Indonésiens commencent à obtenir leur égalité comme les autres ethnies. 

Après Habibie, le président Abdurrahman Wahid, nommé le père des Sino-Indonésiens en raison de son attention à eux depuis toujours, prit une décision historique et très importante. Par l’instruction présidentielle n° 6 du 17 janvier 2000, il abrogea l’instruction présidentielle n° 14 de 1967.

Les Sino-Indonésiens jubilèrent ; pour la première fois après 32 ans, ils peuvent célébrer le nouvel an chinois partout dans la rue. Puis, le 9 avril 2002, ils furent dans l’euphorie lorsque Madame le président Megawati Sukarnoputri annonça le nouvel an chinois comme jour férié.

Quatre ans plus tard, l’amendement de la loi sur la nationalité est accepté par le président Susilo Bambang Yudhoyono. Cette loi reconnait l’existence de l’ethnie sino-indonésienne comme l’un de ses groupes ethniques.   

Aujourd’hui, grâce à cette politique d’ouverture, la condition du groupe ethnique sino-indonésien s’est améliorée. De plus en plus, il a le droit d’entrer à l’école publique, à la fonction publique voire à la politique.

En 2012, Basuki Tjahaja Purnama, connu sous son surnom chinois Ahok, est devenu le premier maire adjoint sino-indonésien à Jakarta. Son courage, son honnêteté, son enthousiasme en éradiquant la corruption, et son approche personnelle aux prolétaires attirent les Jakartanais à ne pas prendre en compte l’identité ethnique sino-indonésienne de leur maire adjoint.

On trouve toujours des racistes partout, bien évidemment : ce qui refusent et insultent Ahok en raison de son ethnie, les officiers administratifs qui exigent encore l’attestation prouvant la nationalité indonésienne lorsque de demande de passeport ou d’autres documents officiels.

Cependant, on doit admettre que les Sino-Indonésiens d’aujourd’hui reçoivent tous les soins en se guérissant de leur traumatisme et de leurs blessures émotionnelles vécus pendant plus de trois siècles. 

Corrigé par Claude F.

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