Conflits ou violences? : Relations entre représentations sociales

Il existe deux perspectives contradictoires inhérentes aux violences conjugales: féminisme et conflit familial.

La perspective féministe analyse les violences conjugales sous le prisme du contrôle, du pouvoir et de la domination de l’homme sur la femme (Dobash et Dobash, in Johnson et Leone, 2005 ).

Autrement, la perspective du conflit familial les examine sous l’angle du conflit comme étant enracinées dans les tensions quotidiennes de la vie de couple générant des conflits susceptibles éventuellement de dégénérer violemment (Strauss et Smith, in Johnson et Leone). 

En général, les féministes ont du mal à reconnaître la perspective du conflit familial, et ceux qui ne sont pas féministes ont du mal à comprendre la perspective féministe. M.P.Johnson (in Johnson et Leone, 2005) essaye d’harmoniser ces deux perspectives.

Selon lui, les deux perspectives concordent avec la réalité (Johnson, in Johnson et Leone, 2005). Il existe effectivement des violences fondées sur la domination, ce que Johnson nomma le « terrorisme conjugal ». Il existe également des violences engendrées uniquement à cause du conflit que Johnson identifia comme étant des « violences situationnelles ». 

En France, apparemment les deux perspectives sont reconnues par ceux qui se disent féministes ou non. Comme disent Fougeyrollas-Schwebel et Jaspard (2008) que la dispute dans le couple peut prendre des formes agressives. Un conflit peut dégénérer et se conclure par un acte violent.

Cet acte violent ponctuel est à dissocier de celui attenant au climat habituel de violences. Celui-ci apparaissant de manière gratuite dans des rapports de domination, de contrôle et de pouvoir de l’un sur l’autre dont le but est de le détruire.

La difficulté, selon Fougeyrollas-Schwebel et Jaspard, se trouve plutôt à distinguer les actes de violence des actes de conflit. Autrement, la difficulté se trouve à distinguer si un acte violent s’agit du terrorisme conjugal ou des violences situationnelles. 

Les professionnels français dans cette étude ayant une attitude compréhensive de ce phénomène ne présentent pas cette difficulté. Ils peuvent très bien distinguer entre les deux.

Cependant, dans un contexte juridique, l’agressivité se produisant lors de la dispute conjugale sera également traitée dans le cadre généralisant des « violences conjugales ».

Là différence entre les groupes des professionnels sociaux (conseillers juridiques, assistantes sociales, psychologues) et des professionnels de la justice (policiers, gendarmes, magistrats, avocats) réside dans la nature du contexte de l’accueil de la victime, à savoir respectivement dans l’accompagnement social et le traitement juridique.

Les victimes qui rencontrent les professionnels sociaux sont en général victimes des violences habituelles et non de l’acte violent ponctuel émergeant lors du conflit. Ces professionnels adoptent donc la compréhension classique des violences conjugales.

Par contre, parmi les victimes qui portent plainte, certaines endurent des violences habituelles et d’autres subissent l’acte violent ponctuel évoqué. Les policiers, les gendarmes, les magistrats et aussi les avocats rencontrent donc les victimes des deux types d’acte violent. 

La représentation des violences conjugales chez les professionnels de la justice agglomère donc toutes violences au sein du couple, soit celles qui se produisent gratuitement suivant le cycle des violences se caractérisant par la domination de l’un sur l’autre soit celles qui éclatent lors de certaines disputes.

Certains professionnels appellent les premières « violences conjugales gratuites » pendant que d’autres les appellent « violences conjugales habituelles » ou encore « violences conjugales classiques ». Lorsqu’ils les décrivent, ils se réfèrent alternativement aux violences conjugales gratuites (habituelles, classiques) et à l’acte violent ponctuel émanant lors de la dispute. 

Récemment, plusieurs recherches s’intéressent à la relation entre les représentations. Trois relations ont été précisées : réciprocité (Abric & Vergès, 1996), antonymie (Guimelli et Rouquette, 2004) et emboîtement (Abric & Vergès, 1994). Cette étude proposerait une autre relation : entrelacée. Cette dernière relation existe particulièrement dans le cadre juridique, non entre les violences conjugales et les conflits conjugaux mais entre les violences conjugales dites classiques et l’acte violent ponctuel issu du conflit. 

Par ailleurs, les Indonésiens, représentés dans cette étude par le groupe hégémonique, ne partagent pas la difficulté que Fougeyrollas-Schwebel et Jaspard (2008) évoquent pour une raison différente. Il ne s’agit pas de la question d’être capable ou non de distinguer les violences conjugales de l’agressivité lors du conflit. Ils ne perçoivent pas les nuances entre les deux idées. Les violences conjugales sont des conflits conjugaux, disent-ils.  

Leur représentation des conflits et des violences conjugales n’est pas tout à fait identique. La relation entre eux est plutôt emboîtée. Selon Flament (in Pianelli et al, 2010), la relation d’emboîtement est caractérisée par la dépendance d’un objet de représentation par rapport à un autre. Il questionne donc l’autonomie de l’objet emboîté.

Cependant, Milland (in Pianelli et al) considère que l’absence d’autonomie de la représentation emboîtée ne soulève aucun problème. Il ne s’agit que d’une étape transitoire dans le processus de structuration d’une nouvelle représentation (p.244). Je suis d’accords avec lui étant donné que le terme « violences conjugales » vient de s’introduire en Indonésie il y a peu de temps. 

Malgré tout, considérer les violences conjugales comme des conflits conjugaux est trop simpliste. Cette définition complique la prise en charge des violences conjugales et frustre à la fois le groupe polémique centré sur une perspective féministe.

Au contraire, la façon du groupe polémique en regardant les violences conjugales complexifie également la prise en charge de ces affaires et engendre des confusions pour le groupe hégémonique. 

Si le groupe hégémonique envisage les violences conjugales comme des conflits, le groupe polémique les regarde inversement. Les conflits conjugaux sont des violences conjugales, déclare-t-il. Selon ce groupe, la vie maritale symbolise une sphère relationnelle conférant une opportunité pour l’homme d’exercer son pouvoir et sa domination sur la femme.

Une position compréhensible dans la mesure où la culture patriarcale subsiste toujours fortement dans la société indonésienne. Ainsi, on pourra porter plainte pour violences conjugales pour le fait que l’on puisse effectivement les catégoriser comme un conflit.

Cela explique pourquoi aujourd’hui beaucoup d’Indonésiennes viennent au commissariat de police pour parler de leur problème dans leur vie de couple ce qui mue le rôle de policier dans le bureau d’aide aux victimes vers celui de conseiller conjugal. Cette étude émergeait une autre relation entre deux représentations : entremêlée.

Chaque groupe en Indonésie ne conçoit donc qu’un type. Le groupe hégémonique ne reconnait que les conflits conjugaux et le groupe polémique les violences conjugales.

Les sujets français en reconnaissent deux types et les distinguent. Cependant, leur rencontre avec des victimes affecte l’amorçage des mots « violences conjugales ».

Le groupe de professionnels sociaux n’accompagnant que les victimes du terrorisme conjugal, les mots « violences conjugales » activent leur représentation du terrorisme conjugal.

En revanche, dans le contexte juridique, le groupe de professionnels de la justice rencontrent les victimes du terrorisme conjugal et des violences situationnelles. Ainsi, les mots « violences conjugales » actionnent-t-ils ces deux types de représentation chez eux. 

En résumé, les sujets Indonésiens se répartissent entre le groupe hégémonique qui regarde les violences conjugales de la perspective de la théorie de la violence familiale et le groupe polémique qui regarde les conflits conjugaux sous la perspective de la théorie féministe.

Les sujets français se discriminent selon leur profession. Les professionnels de la justice emploient la perspective juridique en appréciant les violences conjugales et les professionnels sociaux utilisent la perspective que je nomme « d’accompagnement ».  

 

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