L’ère de l’Ordre nouveau : Apprivoiser ce qui ne peut pas être apprivoisé

La situation politique en Indonésie a subi un changement radical depuis ce que l’on appelle le Coup (d’état) du 30 septembre » ou « le mouvement du 30 septembre » (1965). Ce jour fut marqué par la chute du président Sukarno et le début du gouvernement Suharto.

Suharto ordonna un gigantesque effort de propagande qui priva le pays pendant plus de trois décennies, de toute possibilité de réflexion critique sur sa propre Histoire. Pendant son gouvernement, les Indonésiens apprirent que le Partai Komunis Indonesia (Le Parti Communiste Indonésien) abrégé en PKI, fomenta ce mouvement pour tenter de s’emparer du pouvoir par la force.

La répression du puissant PKI eut lieu ce 30 septembre. Un grand nombre de ses membres et ses sympathisants furent torturés, violés, tués ou exilés.

Lors de ce massacre, bien que le PKI et ses sympathisants aient été les principales victimes de la terreur, celle-ci s’exerça également contre d’autres groupes comme les athées, les hindouistes, les chrétiens, certains musulmans modérés et de nombreux immigrants chinois. Environ 1 million de personnes moururent c’est pour cela que l’on appelle aussi ce jour le Massacre de 1965 (Margolin, 2001).

Dès le 29 octobre 1965, Gerwani, le groupe féminin affilié au PKI, fut expulsé de KOWANI (Candrakirana, Ratih & Yentriyani, 2009). Un an après, le président Suharto déclara l’interdiction du Gerwani. Nombre de ses membres furent alors torturés, violés et tués à la suite du mouvement du 30 septembre 1965. Ceux qui survécurent furent et sont été victimes de discrimination et ce, même jusqu’à aujourd’hui.

L’armée de terre indonésienne répandit l’histoire infâme sur Gerwani que les jeunes femmes du Gerwani torturèrent les six généraux du haut état-major de l’armée de terre indonésienne, qui furent tués lors du 30 septembre 1965 (Wieringa, 1998). Pourtant, l’autopsie révéla qu’il n’y avait aucun indice de torture (Adam, 2003).

Pire que cela, ces jeunes femmes du Gerwani furent accusées d’avoir célébré une cérémonie du massacre de ces six généraux (Wieringa, 1998). Elles furent ainsi représentées comme des harpies s’adonnant à d’horribles orgies sexuelles au cours desquelles elles sectionnaient puis ingéraient les organes génitaux de leurs victimes toujours vivantes (Bertrand, 2004).

Pendant le gouvernement Suharto, le film Pengkhianatan G 30 S PKI (La trahison du mouvement du 30 septembre du PKI) dans lequel on peut voir cette cérémonie du massacre fut diffusé annuellement. On mémorise donc le Gerwani comme le groupe de femmes dépravées, brutales, effrayantes. Selon Wieringa (1998), l’imagerie négative du Gerwani est bien la campagne de la calomnie la plus réussie de toute l’Histoire moderne.

Le gouvernement Suharto déclara que PKI et l’Ordre ancien furent immorales parce qu’ils avaient laissé les femmes devenir très sauvages comme celles du Gerwani. Il considéra que le système de la politique de l’Ordre ancien fut responsable du harcèlement de la nature féminine des femmes (Candrakirana, Ratih & Yentriyani, 2009).

En revanche, l’Ordre nouveau, un ensemble de principes directeurs qu’il instaura pour différencier son régime de celui de Sukarno, allait rétablir la fidélité des femmes à leur nature féminine. Il estima donc nécessaire d’apprivoiser les femmes (Candrakirana, Ratih & Yentriyani).  

Il y eut effectivement un grand changement dans les organisations des femmes pendant l’ère Suharto. Il établit une politique publique qui reproduisait la subordination des femmes et la supériorité des hommes (Darwin, 2004). Il forma ce que l’on appelle Organisasi-organisasi Istri (les organisations d’épouses).

Organisasi-organisasi Istri regroupaient les femmes en référence à la profession de leur mari. Par exemple, Dharma Wanita (Les devoirs de femmes), l’organisation des épouses des fonctionnaires de toutes les administrations indonésiennes, Candra Kirana, l’organisation des épouses des militaires, Persatuan Istri Dokter Indonesia (La Fédération des Epouses des Médecins).

Les épouses furent obligées d’adhérer à ces organisations. Les frais d’adhésions étaient directement prélevés sur le salaire de leur mari. Ces organisations confirmèrent que la position des femmes n’était que d’être les assistantes de l’homme. La structure de ces organisations suivit aussi l’ombre du statut du mari : la femme du fonctionnaire du plus haut rang faisant office de chef.

Ce modèle, selon Davies (2005), inculquait une mentalité d’obéissance aveugle, d’acceptation de la hiérarchie et de soumission au mari. L’existence, le statut et la dignité des femmes dépendèrent ainsi de l’ombre de l’identité de leur mari, et non de leur propre identité (Darwin, 2004).

Le gouvernement de l’Ordre nouveau offrit un cadre national de développement axé sur la croissance économique et le rythme de l’industrialisation avec l’Etat comme principal agent de la transformation sociale. Suharto considéra que le gouvernement  de Sukarno était trop occupé avec des problèmes de politique nationale et internationale et ignora le bien-être et la prospérité du peuple. Dans l’un des premiers discours de Suharto, il est loisible de retenir que  «Ce dont nous avons besoin maintenant, c’est les héros du développement. » (in Candrakirana, Ratih & Yentriyani, 2009, p. 65).

De plus, le gouvernement Suharto hérita d’une dette à l’étranger qui s’élevait à 2,4 millions de dollars et d’un taux d’inflation de 20-30% par mois (Candrakirana, Ratih & Yentriyani, 2009). L’Indonésie fut déclarée comme l’un des pays les plus pauvres du monde avec des revenus de 190 $ US par habitant, des pénuries alimentaires, ainsi que des limitations et des dommages d’infrastructure, pas de croissance signifiante de l’économie (Candrakirana, Ratih & Yentriyani). Suharto décida que l’aide extérieure était indispensable pour sauver l’Indonésie de la faillite. Il collabora avec les occidentaux notamment avec les Etats Unis.

La première loi promulguée dans son gouvernement fut donc UU Penanaman Modal Asing (La loi de l’investissement étranger). Cette loi ouvrit un espace d’investissement pour les compagnies étrangères pour que le processus d’industrialisation en diverses devises de secteurs économiques put progresser en douceur.

Il faut d’abord savoir qu’en effet depuis longtemps, les femmes de classe modeste en Indonésie travaillent dans l’agriculture, le commerce et l’industrie à domicile pour gagner leur vie (Darwin, 2004). Cependant, l’utilisation des machines pour remplacer les femmes, qui travaillaient notamment dans l’agriculture, marginalisa donc les femmes.

Par ailleurs, le gouvernement de l’Ordre nouveau prêta attention surtout aux nouvelles industries, produisant des biens qui seraient consommés rapidement et à moindre coût, par le peuple dans l’espoir de créer bon nombre d’emplois (Candrakirana, Ratih & Yentriyani, 2009). Les femmes furent alors forcées par leur situation économique d’investir l’industrialisation moderne.

Elles y furent évidemment importantes surtout parce que l’on pût les rémunérer moins cher que les hommes sans jamais qu’elles ne se plaignent. L’Ordre nouveau se construisit ainsi sur l’énergie et le corps des femmes.

Cependant, le gouvernement devait veiller à ce que la participation des femmes dans la sphère publique ne mette pas en danger l’ordre social. Pour cela, Suharto déclara dans Garis-garis Besar Haluan Negara (Les grandes lignes de la politique nationale), le programme de son gouvernement, que les femmes étaient des «partenaires à l’égal» des hommes dans le développement national conformément à leur nature en tant qu’épouse et mère.

Suharto accentua toujours dans ses discours que la tâche de « la femme révolutionnaire » est de servir comme épouse, comme mère au foyer et comme mère de la Nation (Lambard, 1977). Il invoqua très souvent la notion de la nature féminine des femmes comme épouse et mère et les deux sphères majeures des femmes : la maison et la famille (Poerwandari & Sadli, 1987).

C’est pour cela que l’on appelle la politique de promotion de la famille nucléaire traditionnelle et la maternité du Suharto comme ibuisme (ibu en indonésien signifie mère) (Nieuwenhuis, 1987).

Suharto eut besoin des femmes pour atteindre son objectif mais il ne voulut pas qu’elles « mettent en danger » l’équilibre social. Il fut ainsi obligé de bien définir le rôle des femmes. La formulation la plus explicite de l’identité des femmes fut intégrée dans le GBHN 1983 intitulée Panca Dharma Wanita (les cinq devoirs des femmes) : épouse qui accompagne le mari, gestionnaire du budget familial, procréatrice et éducatrice, le soutien supplémentaire de famille (la salariée supplémentaire), et membre de la société.

De ces cinq devoirs de femme, on voit que l’Etat donna donc un double rôle aux femmes : travailler pour aider son mari en soutenant la famille mais aussi s’occuper toujours de la maison et de sa famille car c’est son obligation selon la nature féminine. En définissant le rôle des femmes comme l’éducatrice pour leurs enfants, les femmes obtinrent le droit d’étudier non dans l’objectif du progrès de la condition féminines mais pour que les femmes puissent devenir de bonnes épouses et de bonnes mères (Poerwandari,2005).

De plus, le rôle bien défini comme le soutien « supplémentaire » infléchit la qualité de la femme comme étant toujours supplémentaire et non principal. La participation des femmes dans la sphère publique ne signifia donc pas le progrès de la condition féminine. Les femmes ne furent que victimes dans la politique de l’Ordre nouveau qui exploita leur énergie au nom du développement.

Dans ce gouvernement, UU Perkawinan fut promulguée en janvier 1974. Comment est-il possible d’attendre une loi protégeant les femmes si le président persiste à défendre l’idée de la nature féminine et à promouvoir l’idéologie de l’ibuisme ?

Il ne suffisait pas d’exploiter les femmes au travail. Le gouvernement de l’Ordre nouveau se préoccupa aussi du corps féminin pour parachever son dessein. L’intérêt se lia à l’effort de contrôler le taux de croissance de la population, ce que l’on considéra nécessaire en assurant la prospérité des peuples étant donné que l’augmentation incontrôlée de la population risquerait de dépasser la croissance économique.

Depuis le lancement du Rencana Pembangunan Lima Tahun I (Plan quinquennal de développement I), abrégé en Repelita I, en 1969, le programme du planning familial est donc devenu un élément majeur de la stratégie du gouvernement visant à lutter contre la faim et la pauvreté (Udasmoro, 2004).  

Les femmes (mariées), en raison de leur rôle reproducteur, furent la cible du programme du planning familial. Elles n’avaient pas d’autres choix qu’obéir à cet ordre de l’Etat. Le soutien international, tels que le FNUAP, la Banque mondiale et l’OMS, en 1969, incitant le gouvernement à augmenter le nombre de participants de 3 million aux 6 000 000 femmes ( ?) en cinq ans (Candrakirana, Ratih & Yentriyani, 2009).

La poursuite de la réalisation des quotas fut un objectif majeur du programme sans aucune considération du tout sur ​​la santé reproductive des femmes. Le grand programme du planning familial en Indonésie attira les entreprises mondiales de contraception.

Les indonésiennes devinrent, de façon malhonnête, les cobayes de produits contraceptifs en toute ignorance des effets négatifs de ces produits.  Si la contraception fut le symbole de la liberté des femmes en France, ce n’est pas le cas en Indonésie. C’est le symbole de l’oppression de l’Etat sur le corps des femmes (mariées). Les femmes mariées furent obligées d’utiliser la contraception, alors que les célibataires n’y avaient pas droit.

Pendant l’Ordre nouveau, la stabilité nationale et le développement furent perçus comme les deux faces d’une même médaille. La situation calme et sûre, sans l’agitation sociale et les bouleversements politiques, fut une exigence absolue pour la réussite de la croissance économique. Suharto utilisa donc la force militaire pour assurer l’intérêt national centré sur le développement.

Il régna, incontesté, en réprimant tous les mouvements sociaux politiques non désirés à l’aide de cette force. Personne ne put exprimer un avis différent au sien. Tout fut contrôlé soigneusement par Suharto. Pour un regard extérieur, l’Indonésie fut un pays en paix et plein de sérénité. Pourtant, il y eut beaucoup d’insatisfactions.

Depuis la mi-1997, la gloire de l’Ordre nouveau a commencé à s’estomper. L’économie indonésienne qui devint un symbole de la réussite de l’Ordre nouveau a commencé à ressentir les effets de la crise économique mondiale.

En conséquence, le prix des denrées de base monta en flèche et alla même jusqu’à décupler. La monnaie indonésienne avait perdu 75 % de sa valeur et le nombre de pauvres était passé de 12 à 60 % de la population (Suseno, 2006).

Cette situation précipita des protestations contre l’Ordre nouveau. Tous les mécontentements enterrés pendant trois décennies explosèrent en forme de manifestations dominés par les étudiants qui les organisèrent presque quotidiennement.

La mort de trois étudiants de l’Université Trisakti, abattus par des tireurs d’élite en mai 1998, exacerba la colère des étudiants au-delà des frontières du supportable. Le lendemain où les étudiants se réunirent au campus pour la cérémonie de l’enterrement, la présence des forces de sécurité les révolta. La situation devint incontrôlable.

Au cœur de celle-ci, la masse des hommes se déplaçant vers un centre commercial à proximité du campus incita les gens à brûler des bâtiments et à piller des magasins. Le feu et la fumée commencèrent à saturer l’air de Jakarta. En même temps, un autre groupe de masse déambula dans divers autres centres économiques à Jakarta.

Ils pillèrent, détruisirent et brûlèrent des bâtiments et des véhicules qu’ils rencontraient sur leur route. Leurs cibles furent les propriétés des bâtiments appartenant à l’ethnie chinoise et aux non musulmans. Des émeutes similaires éclatèrent dans d’autres grandes villes en Indonésie.

Tous les sentiments d’injustices enracinés par la politique de discrimination entre les autochtones et les sino-indonésiens et entre les musulmans et non musulmans explosèrent ces jours-là. Rien qu’à Jakarta, plus de 4000 bâtiments furent détruits, plus de 1300 personnes tuées et plus de cent femmes chinoises violées (Suseno, 2006). Même dans sa chute, Suharto sacrifia les femmes.

Néanmoins, la tragédie de mai 1998, pendant laquelle des femmes furent molestées, affermit la résurrection du mouvement des femmes en Indonésie. Ce mouvement ne dormit effectivement pas pendant le régime de Suharto même si ce dernier essaya toujours de l’anéantir.

Surtout pendant les dernières années avant sa chute, les femmes activistes commencèrent à réagir face à la condition féminine qui s’ empirait. Solidaritas Perempuan (La Solidarité féminine, 1990), Rifka Annisa (L’amis des femmes), LBH APIK (l’association de femmes cherchant la justice), et Mitra Perempuan (Les Partenaires des femmes) furent des organisations non gouvernementales fondées par  un groupe de femmes au début des années 1990.

En février 1998, deux féministes Karlina Leksono (la philosophe et la première astronome indonésienne) et Gadis Arivia (la rédactrice en chef de Jurnal Perempuan, un journal féministe), soutenues par d’autres militantes féministes fondèrent Suara Ibu Peduli (La voix des mères inquiètent). Elles réunirent les mères de classe modeste pour exhorter le gouvernement à baisser le prix du lait et des produits alimentaires de première nécessité (Candrakirana, Ratih & Yentriyani, 2009).

Il ne fut pas difficile de mobiliser les mères car ce sujet les concernait directement. Elles réussirent donc à attirer les mères de classe modeste pour protester et les mères de classe favorisée pour faire un don. Ce mouvement retournera le stéréotype des femmes comme mères, imposé par Suharto pour manifester contre lui (Robinson, 2009).

Cependant, bien que le titre Suara Ibu Peduli fût choisi pour déguiser le contenu politique de ce mouvement, parce que le titre « mère » n’est pas dangereux voire apolitique, Leksono et Arivia ne purent échapper au procès juridique. Elles furent arrêtées par les policiers lors de la manifestation (Budiman, 2008).

L’affaire de Suara Ibu Peduli attira des medias non seulement parce que Leksono était célèbre, mais le titre « mère » utilisait par ce mouvement suscita une sympathie populaire : comment le gouvernement pourrait–il arrêter des mères concernées par leurs enfants ?

L’arrestation, la garde à vue, et l’intégralité de l’audience que Leksono et Arivia devaient subir, firent naître une mansuétude de l’ensemble des mouvements féministes et démocratiques favorisant leur union (Budianta, 2003).

Depuis lors, les femmes descendirent dans la rue pour manifester suivies notamment par les étudiants qui devinrent les acteurs principaux (Budiman, 2008). La Suara Ibu Peduli employa les fonds qu’elle avait recueillis pour nourrir les étudiants manifestants.

On dit souvent que ce sont les étudiants qui ont mis à bas le régime autoritaire du Général Suharto (par exemple Bertrand, 2003). Mais il ne faut pas oublier que c’était les femmes sous la Suara Ibu Peduli qui les premières commencèrent la lutte.  

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